Henriette n'était plus la même depuis son accident. Pourtant, elle avait récupéré toute sa tête, elle percutait même plus vite qu'avant. Au bridge, aux échecs, elle était devenue imbattable. Et puis aussi elle était devenue incroyablement douce et calme alors qu'avant, fallait pas lui en promettre à la mère, elle démarrait au quart de tour, taillait dans le vif et rentrait dans l'lard. L'était pas facile la Henriette, bonne pâte cependant et puis active avec ça toujours une ou deux tâches en cours ! Alors le jour où elle s'est écroulée sur le carreau de la cuisine toute nue à peine sortie de la douche ça a fait comme un tas d'escalope déversé sur la paillasse du boucher. Bizarrement c'est le silence qui a surpris Jean-Paul. Plus un bruit, alors il appelé
Riette, ça va ? Pas de réponse, il a pensé qu'elle était déjà partie au marché puisqu'on était mercredi. Il a mis la télé en route, savourant à l'avance son heure de tranquillité, a parcouru le programme, s'est assis puis s'est ravisé pour aller se servir un deuxième café. Sa tasse a rebondit sur les pieds d'Henriette puis s'est fracassée au sol.
Trois mois après, Henriette avait récupéré ce qui était récupérable, sa tête était là mais sa jambe droite, son bras droit n'obéissaient plus. Sa bouche ne se refermait plus. Il lui fallait vivre dans un autre corps.
Jean-Paul distribuait les cartes tout en la regardant. Il ne supportait pas de voir ce visage et ce corps déformés. Il la haïssait pour ce qu'elle était devenue. Elle lui faisait peur avec sa gueule de travers et puis il était persuadé qu'elle le faisait exprès. Henriette regardait les cartes une à une avec sa main gauche puis les plaçait sur le plateau posé sur ses genoux. Elle savait, elle sentait combien elle dégoûtait Jean-Paul. Elle, c'était la maison qui la dégoûtait, tout était sale partout, les journaux s'empilaient par terre, le linge sale croupissait sur le sol de la buanderie et la vaisselle s'empilait dans l'évier. Jean-Paul ne s'était pas attelé à la tâche et il n'avait jamais été habitué puisqu'elle faisait tout l'entretien de la maison.
Elle fit exprès de perdre aux cartes. Jean-Paul souriait savourait déjà sa victoire. Pendant qu'il redistribuait pour une nouvelle partie, elle lui dit :
ze vais m'en aller Zean-Paul, ze pars la semaine krochaine. Tu vas t'en aller mais où ça Riette ? Ze pars faire un voyage avec l'association AVC'est Revivre ! Comment ça tu pars? Ca fait krentehuit ans k'tu m'appelles riette, je hais les rillettes ! ça fait krentehuit ans que ze suis ta boniche, j'ai failli krever sur le karreau, z'ai plus d'temps à perdre, z'suis vivante, ze veut vivre.
Jean-Paul est resté hébété. Une jeune femme est venue deux après-midi de suite pour aider Henriette à préparer son voyage. Henriette riait avec elle, sa gueule se déformait encore plus, elle bavait et pleurait de joie aussi. La jeune femme était vive enjouée, elle ne semblait pas gênée par le visage grotesque d'Henriette. Et pourtant elle était hideuse avec cette paralysie du visage. Il ne comprenait pas, il ne comprenait plus rien. Le jour du départ arrivait, il ne dormait plus. Il la regardait dormir le visage détendue comme avant. Alors lui prenait l'envie d'attraper un oreiller et de l'étouffer là dans le lit, mais il n'osait pas. Le matin du départ, la jeune femme est venue avec sa petite voiture, elle a emmené Henriette et ses affaires rejoindre le point de rassemblement. Il n'a pas dit un mot.
Jean-Paul s'est retrouvé seul. La saleté dans la maison a pris du terrain envahissant les placards et les étagères. Il ne sortait plus, restait devant la télé des heures durant, se nourrissant de conserves ou de plats congelés. Tout se passait dorénavant comme si le monstre c'était lui.
A toutes les gueules cassées
A ceux qui se croient laids
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