Les pommes d'amour donne soif suite...et fin
Tour de pile - photo empruntée ici
Alice avait compris en voyant Robert et Eugénie partir au restaurant. Elle savait qu'ils savaient. Cela ne faisait plus aucun doute, sinon pourquoi Robert serait-il venu comme ça sans femme et enfants en pleine période scolaire ? Eugénie lui avait certainement demandé de venir. La vérité éclaterait bientôt, ce n'était qu'une question de jours ou d'heures... De toute manière, à quoi bon, maintenant elle pouvait partir en paix.
Elle ne resta pas après le dîner bavarder un moment comme d'habitude, elle se retira dans sa chambre lentement. En attendant l'ascenseur, elle se retourna pour voir encore une fois les autres pensionnaires.
Alice rentra chez elle, s'assit dans son fauteuil contre la fenêtre et plongea dans ses souvenirs. Elle les voulait complètement, pas des extraits comme la bande annonce du film à la télé, non, elle voulait tout dans sa version d'origine et la plus longue si possible. Elle mit son châle rose sur ses épaules, s'installa confortablement et regarda le saule pleureur dehors jouer avec la lumière du réverbère. Fin février, déjà les premiers bourgeons apparaissaient... bientôt le printemps puis la chaleur lourde et orageuse de l'été... Comme cette année là, elle a 6 ans, elle joue au bord de la Moselle, là où la rivière s'amuse à caresser une toute petite plage de cailloux. D'autres enfants arrivent par les prés, ils jouent ensemble, ils veulent la plage rien que pour eux. Tout en s'approchant, ils crient après Alice pour lui faire peur,
Va-t-en bâtarde, ce n'est pas chez toi ici, file chez ta mère, la salope ! Alice fait la sourde oreille, mais les enfants approchent, se baissent pour ramasser des cailloux et lui jettent dessus. Alors Alice se sauve en courant, pleurant, elle court sous les rires et les injures. Elle rentre à la maison, sa mère est là s'affairant dans la cuisine à préparer le poêle. Alice se précipite dans les jupes de sa mère
Maman c'est quoi une bâtarde ? Paulette, emportée par l'élan, se retrouve plaquée contre l'évier, les mains sales de suie, elle tente d'attraper un torchon pour s'essuyer un peu les mains. Alice a encerclé ses jambes, les serre à les broyer tout en pleurant à grosses larmes. Paulette la prend dans ses bras, lui parle doucement, lentement. Agrippées l'une à l'autre Paulette raconte, son arrivée ici à la filature, le travail pénible, la solitude, la souffrance, les brimades et puis Grandjean, le contremaitre, les menaces, le travail de plus en plus dur parce qu'elle ne voulait pas, l'usure, la fatigue, le temps de repos qui n'en n'est plus un un tellement on a mal partout, les mains en sang, les bras lourds comme les piles du pont, la tête éclatée par le bruit infernal des 40 métiers à filer en furie, les jambes épuisées à cavaler entre les machines... Paulette raconte tout, jusqu'au jour où épuisée, elle cède aux avances de Grandjean. Tout de suite sa situation s'améliore, elle a des temps de pause, elle travaille moins en équipe de nuit... Et puis tu es arrivée dit-elle en regardant Alice dans les yeux, je suis tombée enceinte. Cela a été horrible et en même temps tu es la plus belle chose qui me soit arrivée ! Je ne suis pas allée voir mes parents jusqu'à ce que j'accouche, la honte les aurait tué.
La honte avec le temps avait tué sa mère, elle s'en était allée jeune, épuisée par le travail, épuisée par la solitude, Grandjean avait arrêté son maigre régime de faveur dès l'annonce de la grossesse. Désormais, il ignorait Paulette, faisant comme si elle n'existait pas. Haïe par ses collègues, reniée par ses parents qui avaient appris la nouvelle, Paulette n'avait vécu que pour Alice.
Alors, au repas de Noël quand Raymond s'était raconté, elle savait ce qui lui restait à faire. Maintenant, elle se sentait en paix, elle se sentait soulagée et apaisée. Il faisait nuit noire dehors, elle n'avait pas envie de se lever pour tirer les rideaux, elle voulait simplement plonger encore une fois ses bras dans les jupes épaisses de sa mère et serrer fort encore plus fort la vie.
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